L'anathème
Aнафема
Récit traduit du russe par Jacques Imbert
Bilingue, Alidades, 2026,
12,5 x 21 cm, 32 pages, 6,00 €.
ISBN 978-2-494935-17-4
Alexandre Kouprine (1870-1938) est l'auteur d'une œuvre abondante où s'illustrent des qualités de conteur qui lui ont valu la reconnaissance d'écrivains tels que Tchekov, Gorki, Andreïev, Bounine ou Tolstoï dont il fut l'ami.
Publié en 1913 à Odessa, L’anathème, qui fait référence à l’excommunication de Lev Tolstoï en 1901 par l’Église orthodoxe russe, a été interdit par la censure pour irrespect envers la religion.
Extrait :
"On fêtait le Triomphe de l’Orthodoxie du premier dimanche de Carême. Pour l’instant, le père Olympe n’était pas très occupé. Le chantre murmurait des psaumes, le diacre, membre de l’académie religieuse et futur professeur de rhétorique sacrée, nasillait des prières.
De temps en temps, le protodiacre rugissait : «Écoutons... Prions le Seigneur». Il s’était campé dans les hauteurs de la chaire, énorme, drapé dans son aube d’épais brocart doré, ses cheveux poivre et sel en crinière de lion, et il exerçait sa voix. L’église était remplie de petites vieilles larmoyantes et de vieillards ventripotents aux barbes blanches ; on aurait dit des poissonniers ou des usuriers.
«Bizarre, pensa soudain Olympe, vu de côté, le visage des femmes ressemble à des têtes de poisson ou de poule... celui de la diaconesse aussi, d’ailleurs.»
Mais son ministère le forçait à suivre constamment l’office selon le rituel du XVIIème siècle. Le chantre acheva la prière «Dieu Très-Haut, maître et créateur de tous les êtres... Amen».
C’était le début de la confirmation de l’Orthodoxie.
«Quel Dieu est grand comme notre Dieu ? Tu es Dieu, le seul qui accomplit des miracles.»
C’était un chant primitif de la tradition orale de l’église, pas très clair. Dans le cadre de la Fête de l’Orthodoxie, l’ordonnance de l’Anathème pouvait être modulée à souhait, par exemple en se limitant aux anathèmes formulés par la Sainte Église dans des cas précis : l’excommunication d’lvachka Mazeppa, de Stenka Razine, des hérétiques tels qu’Arius, les iconoclastes, le protopope Avvakoum, etc., etc.
Cependant, ce qui se passait aujourd’hui avec le protodiacre Olympe était étrange et parfaitement nouveau. Il est vrai que la vodka servie le matin par sa femme lui avait un peu tourné la tête."